Une histoire de 'mangeurs d'hommes'...

Publié le par Sabine

Les fameux 'mangeurs d'hommes' de Tsavo, dont un film 'L'ombre et la proie' nous en retrace l'histoire, sont exposés au Field Museum d'Histoires Naturelles de Chicago.

En Mars 1898, les Anglais entreprirent la construction d'un pont pour la voie ferrée, au-dessus de la rivière Tsavo. Durant les neuf mois qui suivirent, deux grands lions tuèrent environ 140 ouvriers. Malgré certains moyens de protection mis en place, tel que la boma (arbustes épineux dressés tout autour du campement), rien n'y fit et les lions poursuivirent leur carnage.


Une centaine de travailleurs fuirent Tsavo, entravant ainsi la construction du pont.
C'est l'ingénieur en chef, le Lieutenant Colonnel John Henry Patterson (1865-1947) qui tua le premier lion le 9 Décembre 1898 et trois semaines plus tard, le second.




















Mais, qu'en est-il vraiment?

En 1900, les lecteurs du « Spectator » du 3 mars découvraient l’existence des « mangeurs d’hommes du Tsavo ». Il faut dire que leur cas avait interrompu temporairement la construction de la ligne de train qui devait relier Mombassa au Kenya aux rives du lac Victoria. On devait ces informations à un ingénieur britannique du nom de Patterson qui plus tard publia un ouvrage sur les mangeurs d’hommes du Tsavo et autres aventures de l’Afrique de l’est (1907). Cette histoire fut popularisée par deux films « hollywoodiens » Bwana Devil en 1953 et The Ghost and the Darkness (1997). Il est intéressant de noter que depuis la publication de l’ouvrage de Patterson en 1907 jusqu’à la fin du siècle passé personne ne s’était penché en détail sur la véracité de l’histoire et encore moins sur les circonstances ayant prévalu. C’est ce travail qu’ont entrepris deux chercheurs américains Julian C. Kerbis Peterhans et Thomas Patrick Gnoske et que l’on peut découvrir dans le Journal of East African Natural History volume 90. Reprenant tous les aspects historiques, la littérature récente, les carnets originaux de Patterson et même allant rechercher les squelettes et la peau des deux spécimens (déposés au Field Museum of Natural History Museum de Chicago depuis plus de 75 ans !) ces auteurs apportent de éléments nouveaux et montrent notamment les conditions qui peuvent conduire un grand félidé, comme le lion, à devenir un mangeur d’homme. On sait grâce à de nombreux témoignages assez fiables que dans certaines conditions, les grands chats sauvages peuvent s’attaquer à l’être humain. Toutefois il s’agit avant tout d’individus malades, âgés qui n’arrivent plus dans ces circonstances à capturer une proie sauvage et qui se rabattent (excusez-moi du terme…) sur l’être humain ou le bétail.
Or ce que l’on sait concernant les lions du Tsavo, c’est que des hommes avaient été attaqués par des lions bien avant la construction du chemin de fer et que cela s’est poursuivi aussi au cours du 20e siècle bien que les deux spécimens de Patterson aient été réduits au silence. De nombreux facteurs peuvent induire le lion à se tourner vers l’homme et le considérer comme proie : diminution de ses proies favorites, effets saisonniers, milieu occupé etc. Or à la fin du 19 siècles tous ces éléments étaient présents à un degré ou un autres et pourraient avoir joué un rôle déterminant. Ainsi en 1890 le Tsavo était composé de fourrés quasi impénétrables. De plus l’éléphant avait été quasiment éliminé par les chasseurs d’ivoire de la plus grande partie à l’est du Kenya. Cette quasi-disparition des éléphants avait entraîné une modification profonde de la végétation, notamment la disparition de surfaces herbeuses ouvertes. Ceci conditionnait évidemment les espèces qui pouvaient survivre dans ce type bien particulier de milieu. Pas de grands ongulés, mais des petits et des rhinocéros noirs. Dès les années 1960 la région, est reconnue comme l’un des plus grands sanctuaires d’éléphants, donc un milieu beaucoup plus ouvert. Mais revenons à nos lions. Les photos publiées par Patterson en 1907 montraient deux individus de grandes voire très grandes tailles. D’ailleurs il les qualifiait d’énormes brutes ! Grâce aux peaux conservées, ils mesuraient presque trois mètres de longueur pour une hauteur à l’épaule de 1.22 m. Les données concernant les lions de l’Afrique de l’est indiquent pour les mâles une longueur de 2.60 et une hauteur à l’épaule de 0.96 cm. Autant dire que nos deux spécimens étaient effectivement de très belles pièces. Entre mars et décembre 1898, un minimum de 28 personnes avaient été dévorées par ces deux spécimens. Au cours des années, les chiffres ont été petit à petit augmentés. En 1925 Patterson indiquait alors que 107 Africains avaient été les victimes des lions, puis peu de temps après on parla de 140 personnes. En fait il n’y aucune indication pour croire à ces chiffres donc restons à 28 personnes faute de quoi nos lions auraient eu à disposition un peu plus de 3 tonnes de nourriture pour la période considérée (environ 10 mois)
Premier point frappant, ces deux individus ne possédaient pas de véritable crinière, pourtant les deux spécimens étaient des mâles adultes âgés d’environ 7 à 8 ans. Le deuxième point est nettement plus intéressant, en effet en regardant en détail le squelette de nos deux individus et plus particulièrement le crâne, l’un de des deux chercheurs responsables de cette étude (T. P. Gnoske) remarqua que la mâchoire présentait une malformation due à la perte d’une canine. De plus il semble que cette malformation ne devait pas être récente. Ceci avait entraîné un glissement des canines vers l’avant. Le deuxième spécimen présentait lui aussi un problème de dents avec une canine inférieure cassée et dont la surface présente était très usée indiquant que cela devait aussi s’être produit bien avant le décès de l’animal. Donc à ce stade tout concourt pour nous indiquer que ces deux individus avaient des problèmes de dents, que ces problèmes auraient pu influencer négativement la capture de proies habituelles et que par conséquent ils étaient devenus mangeurs d’hommes. A première vue cela pourrait nous satisfaire en nous apportant une explication rationnelle. Or les chercheurs ne se sont pas arrêtés là et ils ont poursuivis leurs recherches en essayant de savoir si d’autres lions mangeurs d’hommes avaient existé en Afrique. Sachez aussi que nos deux lions mangeurs d’hommes, selon les données de Patterson, s’étaient aussi attaqués à un âne et à des chèvres avant d’êtres tués. D’autre part, de nombreux poils avaient été retirés des mâchoires de nos deux lions et conservés avec les peaux et les squelettes. Une très récente analyse de ces poils a déjà permis de montrer que les espèces suivantes étaient concernées : zèbre, phacochère, impala, éland et oryx, mais aucun poils d’Homo sapiens. Donc ces lions n’étaient finalement pas exclusivement des mangeurs d’hommes. Si l’on remonte un peu dans le temps, on a découvert dans les représentations anciennes des bushmen (Boshimans) des scènes de lions dévorant des humains. D’ailleurs depuis le 19e siècle jusqu’à nos jours il y a des cas rapportés d’attaques de lions sur les humains. D’ailleurs il semble que le fameux Livingstone lors de son voyage à travers l’Afrique centrale ait trouvé à de nombreuses reprises des restes humains, probablement proies d’un lion. Il commente aussi cela par rapport aux caravanes d’esclaves qui effectuaient de longues traversées avant d’arriver sur la côte et dont bon nombre mourraient en route ou étaient simplement abandonnés devenant une proie facile pour les lions.
Aujourd’hui le Service de la faune du Kenya tient un registre des incidents entre carnivores et êtres humains et bétail. Entre 1994 et 1998, un total de 121 incidents ont eu lieu dans le parc national du Tsavo. Dans 93% des cas les lions étaient responsables tandis que les 7 cas restants se partageaient entre léopards, hyènes et guépards. Parmi tous ces cas, deux causèrent mort d’hommes par les lions. On peut dés lors se poser la question si finalement les lions ne sont pas plutôt des opportunistes qui, sous certaines conditions bien précises, ne se mettent pas à changer de régime alimentaire. Si beaucoup de bruit avait entouré « l’affaire des lions mangeurs d’hommes du Tsavo », il ressort toutefois d’une analyse intensive des rapports, écrits, carnets de voyages de voyageurs, scientifiques et responsables locaux que de nombreux cas d‘interactions entre homme et lion ont eu lieu tout au long du 20e siècle. Cependant certaines conditions locales peuvent jouer un rôle important et favoriser ces interactions comme la raréfaction des proies habituelles, une diminution des capacités de chasse ou encore le type d’environnement et conduire certains lions à devenir des mangeurs d’hommes.


(Musée de zoologie de Lausanne).

Publié dans vegetalementvotre

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Bénédicte 13/03/2009 15:21

commentaire de Raksha  (mai 07) totalement indigeste. ou veut-il/elle même servir d'apéro aux lions, juste pour voir si c'est agréable et justifié? Je me demande parfois pourquoi ces grands défenseurs d'animaux sauvages ne vont pas vivre au milieu d'eux...juste pour voir.  (les êtres humains qui se font mortellement attaquer par des animaux sauvages ne sont en général pas des adversaires des animaux en question, mais beaucoup plus souvent leurs soigneurs ou admirateurs... Je ne vois donc pas où serait la justice dans l'attaque d'êtres humains par des lions, par ex...)

Raksha 15/05/2007 17:38

Des hommes qui deviennent des proies, j'applaudis presque, mais bon peut-être que cela ne se fait pas...L'homme ayant bien souvent une attitude que même les animaux n'ont pas, pourquoi ne serait-il pas manger à son tour...Bon ,il y a certainement un grand risque d'indigestion !!